Pas de panique…

Te voilà soudainement mise à nu, dépossédée de ton propre corps. Ce corps partagé depuis quelques semaines avec deux petits êtres innocents qui se nourrissent de tes chairs. C’est désormais la seule chose qui compte. Toi. Tu t’effaces en remplissant avec bonheur ton rôle de cocon protecteur, parenthèse enchantée.
Il y a bien quelques signes qui pourraient te laisser penser que tout ne se déroule pas exactement comme prévu, mais ton cerveau préfère ne pas leur accorder trop d’importance, minimise le danger. Garder le contrôle. Ne pas les inquiéter.
Mais, finalement, la coquille se fissure. Rien ne va plus. Réveil en plein milieu de la nuit. Clinique. Samu. Hôpital. Pas de panique. Tout va bien se passer. 
On te branche, on te perfuse, on t’interdit de bouger. Le corps médical fait semblant de prendre les choses en main. Tu te laisses faire. 
Une femme perd son bébé juste à côté de toi. Tu craques. Changement de chambre. Traitement de faveur. Le calme avant la tempête. 
Elle a lieu un soir, après le dîner. Tu l’as senti gronder au loin, puis se rapprocher. On ne peut pas lutter contre les éléments. Vous, pauvres humains, vous ne faites pas le poids.
Ils ont tous rappliqué et se tiennent debout face à toi, une belle brochette de blouses colorées, les blanches pour les médecins, les roses pour les sages-femmes, les vertes pour les infirmières, des têtes inconnues qui chuchotent en observant ton entrejambe du coin de l’œil. 
Mais, en réalité, eux tu t’en fous. Tu ne vois même pas leurs visages. Ce ne sont que des figurants. Toute ton attention est concentrée sur les vedettes qui ne devraient pas tarder à pointer le bout de leur nez. Tu ne peux pas t’empêcher d’être impatiente, même si tu ne devrais pas, ce n’est pas bien, il ne faut pas. Il est encore trop tôt. Les blouses blanches s’agitent, essayent de te rassurer. Mais tu n’es pas inquiète. Tu as même hâte de les rencontrer, de les serrer dans tes bras. Pourtant, tu ne le feras pas. Pas le temps. Les minutes sont comptées. Question de survie. Tout va très vite. On te les arrache sans ménagement. 
Qu’est-ce que tu imaginais ? Tu croyais naïvement qu’on allait te les déposer sur le sein en te félicitant ?
Au lieu de cela, tu les regardes disparaître, impuissante, inutile. Tu ne sais même pas à quoi ils ressemblent, ni même s’ils vivent. La salle se vide. Tu ne les intéresses plus. Le spectacle est terminé. Rideau. Tu restes seule avec ce vide immense, cette plaie qui jamais ne cicatrisera. 
Régulièrement, elle reviendra de hanter, cette foutue culpabilité, comme un coup de massue pour te rappeler que tu n’as pas su les protéger.

                                             

                                                APO

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