TUER LE TEMPS

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Dimanche 14 octobre 2018. Je ne sais plus pourquoi j’ai fait ça, je trouvais ça amusant sans doute. J’aimais la sensation de se délester d’un poids et d’entendre l’arrivée contre le sol. Du haut du douzième étage, je me mettais au balcon et balançais tout ce que je pouvais. Je l’avais fait avec des marrons mais c’était moins impressionnant. La semaine dernière, j’avais lancé une énorme pierre, le bruit de la pierre s’écrasant sur le sol m’avait donné des frissons. Aujourd’hui, j’ai essayé avec un gros bout de bois. J’ai compté jusqu’à trois… Sans penser à autre chose qu’à cette sensation que j’allais ressentir à l’arrivée de la bûche sur le sol…Un bruit sourd… Des cris stridents… J’eus le réflexe de me cacher. Je me suis dit : « Mince, quelqu’un a dû s’effrayer ! » Je fermai la porte menant au balcon et j’allai regarder la télévision sans avoir conscience de ce qui se tramait douze étages plus bas… Maman s’est décollée de son ordinateur et m’a dit : « Il se passe quelque chose, tu entends ? Il y a les pompiers. » Mon cœur s’emballa. Avais-je quelque chose à voir avec cela ? Maman regarda par la fenêtre puis me regarda avec des yeux tout ronds. « Un enfant est blessé. » Maman voulait descendre pour en savoir plus mais je l’en ai empêchée disant qu’on demanderait aux voisins. Mais on n’a pas eu à le faire.
Le soir même, aux informations, on apprit qu’un enfant de sept ans avait été tué alors qu’il faisait du vélo devant un immeuble avec son frère. Une bûche lui était tombée sur la tête. Il était déjà mort lorsque les secours sont arrivés. Ce n’était visiblement pas un accident. La police cherchait activement le coupable.Maman ne cessait de répéter son âge et de dire des « Oh mon Dieu » et se réjouissait que ni mon frère ni moi ne soyons allés jouer ce jour-là dehors.Moi. Kévin, dix ans. J’avais tué ce dimanche un enfant de sept ans en jouant à un jeu débile. Comment aurais-je pu expliquer cela à ma mère ? Comment vivre avec cela ?

Non, ce n’était pas possible. Je ne suis pas méchant, je n’ai jamais voulu cela. Je ne l’avais pas fait exprès. Est-ce que « je ne l’ai pas fait exprès » marcherait cette fois-ci ? Maman me détesterait de toute son âme et mon père, qui ne cherchait déjà pas à me voir, ne supporterait pas l’idée que j’aie pu faire un truc aussi sordide.

Personne ne m’avait vu. Cela n’existait que dans ma tête. Je n’avais qu’à faire comme si cela n’avait pas eu lieu. Ce n’était pas moi. Je n’avais rien fait. Rien vu. Je n’avais jamais voulu cela…

Lundi 15 octobre. Maman m’avait réveillé pour aller à l’école. Étrangement, j’allais bien. J’avais l’impression que tout cela n’était qu’un mauvais rêve… Je me réjouissais d’aller à l’école. De ne plus voir le regard triste de maman.

 

L’école, ce fut l’enfer. Tout le monde ne parlait que de cette histoire. Je restais très silencieux et soudain, après la deuxième pause, La police vint m’interroger. Mes jambes vacillaient. Je bafouillais. J’ai dit des : « je ne sais pas », des « je regardais la télé. », des « pourquoi j’aurais fait un truc pareil ? »… Je perdais pieds. Je ne voyais plus d’issues. Un policier m’a dit : « Si c’est toi, il vaut mieux le dire. Personne ne peut vivre avec un tel secret. » Alors j’ai tout dit et je me suis senti tellement soulagé.

J’avais à peine fini de tout avouer que ma mère arriva en sueur, ne comprenant rien de ce qui se passait. Les policiers expliquèrent à ma mère mes aveux. Elle me regarda avec effroi. Elle me demanda pourquoi je racontais un truc pareil, me demanda si on me forçait à dire ça. Elle vit à mon regard que c’était la vérité et elle pleura avec une telle intensité que je sus à cet instant précis qu’elle ne pourrait plus jamais m’aimer.

Les policiers voulaient nous emmener au commissariat pour la procédure. Maman voulait d’abord passer à la maison chercher son sac à main qu’elle avait, dans la hâte, laissé quand on l’avait appelée et voulait demander à la voisine de récupérer Jason, mon petit frère, à la garderie.

J’étais dans la voiture de police complètement sonné par tout ce qui se passait, honteux d’être à l’origine du chagrin de ma mère, sale d’avoir tué un enfant pour aucun autre motif que tuer le temps. Je pensais être au plus bas, au summum de la tristesse, lorsque j’entendis un bruit intense.

Ma mère avait sauté du balcon.

Moi, Kévin, dix ans. J’ai tué un enfant de sept ans. J’ai tué ma mère. J’ai, par ricochet, tué la famille de cet enfant et la mienne, et je n’ai rien de plus à dire que : je n’ai pas fait exprès.

Schmetterling

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