Si on guérit parfois de la cancrerie, on ne cicatrise jamais tout à fait des blessures qu’elle nous inflige…

C’est inouï le nombre de bègues devenus orateurs, et le nombre de cancres devenus écrivains. La vie est bien curieuse, qui nous attrape souvent par où elle a manqué. Car tout homme est un dissimulateur. Les bons sentiments ne sont que des stratagèmes: le cancrelat nous dévore en souffrant sur notre plaie. Le petit Barnabé était soumis aux jugements impitoyables de ses camarades. Certes il avait du retard, mais il avait tellement souffert de la séparation de ses parents que l’école est passée au second rang, faisant de lui un « cancre ». Un cancre est « un mauvais élève, qui ne travaille pas assez » selon le dictionnaire Larousse. Les synonymes proposés sont les suivants : « crétin, dernier, fainéant, ignorant, nul, nullité, paresseux, rossard »!!! Comment un terme aussi familier peut-il exister dans notre langue française si ce n’est que pour stigmatiser certains élèves en difficulté ? Sachez que le cancre ne se vit jamais comme ignorant. Il ne se trouvait pas ignorant le petit Barnabé, , lui, il se trouvait con, c’est très différent ! Le cancre se vit comme indigne, ou anormal, ou comme révolté, ou alors il s’en fout, il se vit comme sachant un tas d’autres choses que ce dont vous lui prétendez lui apprendre, mais il ne se vit pas comme ignorant de ce que vous savez ! Lorsque Barnabé se retrouve chez lui, dans sa chambre, devant sa console, il se sent maître de l’univers. En chattant jusqu’au petit matin, il trouve le sentiment de communiquer avec la terre entière. Son clavier ne lui promet pas l’accès à toutes les connaissances sollicitées par ses envies. Ses combats contre les armées virtuelles lui offrent une vie palpitante. Pourquoi troquerait-il cette position centrale contre une chaise de classe ? Pourquoi supporterait-il les jugements réprobateurs des adultes penchés sur son bulletin trimestriel, quand, verrouillé dan sa chambre, coupé des sien et de l’école, il règne ? Barnabé « oscille perpétuellement entre l’excuse d’être et le désir d’exister malgré tout, de trouver sa place, voire de l’imposer, fût-ce par la violence, qui est son anti-dépresseur »(Daniel Pennac). Le problème est qu’il se vit comme indigne, ou comme anormal, ou comme un révolté, ou alors il s’en fout, il se vit comme sachant tout un tas d’autres choses…. Très vite il n’en veut plus de votre savoir ! Barnabé s’imaginait être un arriéré, un monstre ou encore un handicapé de la vie.Or il  est un enfant exceptionnel, extraordinaire et juste un peu déraisonnable. Son originalité est son trésor et fait de lui un individu à part entière. Il va briller dans d’autres secteurs… « Casseur de gueules » par exemple. Et cessons avec ce vieux cliché qui veut que le premier de la classe ignore le plaisir que prend le cancre à regarder par la fenêtre. D’ailleurs ce fut une mode chez les écrivains et les artistes que d’affirmer avoir été un cancre. Barnabé doit-il avoir un sentiment de honte ou de supériorité due à sa singularité ? Verlaine par exemple était un cancre : « Je commençai, comme je devais finir, avec du zèle et du succès dans l’intervalle, par être un cancre, mot affreux, sens large et plus clément que rébarbatif au fond, et les punitions ne me furent pas épargnées par l’excellent professeur ».

Sachez que le chagrin d’être cancre relève du chagrin d’amour. Le cancre a le sentiment d’être profondément inutile, donc indigne d’amour. Mais les premiers de classe qui se prennent au sérieux sont des cancres qui s’ignorent ! Il faut aussi se demander si comme Barnabé, on se remet d’avoir été un mauvais élève ? En fait, pas aisément même si on le dissimule « par une attitude désinvolte » ou par « de joyeux récits à posteriori ».

« Il dit non avec la tête

Mais il dit oui avec le coeur

Il dit oui à ce qu’il aime

Il dit non au professeur

Il est debout

On le questionne

Et tous les problèmes sont posés

Soudain le fou rire le pend

Et il efface tout

Les chiffres et les mots

Les dates et les noms

Les phrases et les pièges

Et malgré les menaces du maître

Sous les huées des enfants prodigues

Avec des craies de toutes les couleurs

Sur le tableau noir du malheur

Il dessine le visage du bonheur ».

Jacques Prévert.

 

2 Réponses à “Si on guérit parfois de la cancrerie, on ne cicatrise jamais tout à fait des blessures qu’elle nous inflige…”

  1. 010446g dit :

    Merci!

    Dernière publication sur le radeau du radotage : Elections, piège à cons?

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